Si la qualité et la richesse du cinéma
polonais, tchèque et hongrois, ne sont
plus à démontrer, la question
de son actualité et de sa vitalité
reste entière.
Vive le Printemps…
Récemment, de nombreux cinéastes
tchèques se sont mobilisés pour
le Fonds d’Etat de la Cinématographie
et son financement (privatisé en 1991
et insuffisant) qui permettrait de maintenir
la création et la diffusion.
Avec un cruel manque de moyens, les longs métrages
(mais aussi les courts) peinent à se
réaliser et encore plus à être
vus (22 longs métrages produits en 2005
et une chute de 80% des entrées en 16
ans !). Bien qu’ils soient présentés
(et souvent primés) dans les festivals
internationaux seuls deux films tchèques
(Stetsi et Un rêve tchèque) ont
trouvé une sortie française en
2006. Pour prendre un exemple récent,
Wrong Side Up de Petr Zelenka, (vu aux festivals
de Londres en 2005 et de Rotterdam en 2006)
est une comédie à succès
s’inscrivant dans une tradition burlesque
(l’acteur est une sorte de Buster Keaton)
et sentimentale, qui pourtant ne sortira pas
à l’étranger…
La simple évocation du nom du cinéaste
tchèque, Milos Forman, renvoie cependant
aux heures de gloire d’un cinéma
artistiquement novateur, engagé et moderne.
5 ans après le Printemps de Prague et
son premier long métrage (L’As
de pique 1963), Milos Forman émigre aux
États-Unis et continue une œuvre
où se mêlent Art, Histoire et Politique,
(Vol au dessus d’un nid de coucou 1975,
Amadeus 1984, Larry Flint 1996) quasiment la
thématique/programme du cinéma
tchèque (certainement de tout Vents D’Est
01 d’ailleurs) qui a fait école
dans toute l’Europe au moins et a installé
durablement sa réputation mondiale.
De la grande école d’animation
(les films de marionnettes de Jiri Trinka, du
cinéma de Karel Zeman) a la noirceur
et au surréalisme et Jan Svankmajer,
du cinéma Anti Nazi à la Nouvelle
Vague de Milos Forman, de Jiri Menzel (Trains
étroitement surveillés 1966),
de Vera Chytilova (Le Parfum de révolte
des Petites Marguerites 1966) censurée
par le régime stalinien et annonciateur
du Printemps de Prague, le cinéma tchèque
a porté la conscience politique et artistique
de son pays.
La génération née dans
les années 80, bien qu’elle soit
dans l’obligation d’affronter une
récession économique, est clairement
héritière de ces exigences, en
témoigne (malgré le faible nombre
de films produits) la qualité, la diversité
et le regard sur la société contemporaine,
présents dans les œuvres (pour ne
citer que les dernières) de Bohdan Slama
(Les Abeilles sauvages 2001, Stetsi 2005) et
Filip Remuda (Un rêve tchèque 2005).
Plus fort que les bombes…
Les ambitions artistiques et l’omniprésence
de la politique sont aussi caractéristiques
du cinéma polonais. Que se soit sous
l’occupation soviétique, la résistance
au régime stalinien (les années
Solidarnosc) ou post Jaruzelski des années
80. La grande force des films de Andrzej Munk
(La Passagère 1965) ou Andrzej Wajda
(Cendres et Diamants 1965, L’homme de
Fer 1981), qui ont couru sur ces différentes
périodes, est qu’ils ont souvent
permis l’évolution des codes liés
à la censure et que leurs films permettaient
à la fois d’accompagner les transformations
politiques mais offraient en même temps,
(en fonction des points de vues possibles) une
critique idéologique.
Par ailleurs un cinéaste comme Wojciech
Has (1925-2000) (Le Manuel trouvé à
Saragosse 1965, La Clepsydre 1973 Les Tribulations
de Balthazar Kober 1988), ont développé
un cinéma ambitieux porté par
une recherche philosophique, inventant un langage
cinématographique et rivalisant avec
la littérature, la peinture.
Autre élément fondateur : un lieu
de création et de transmission unique.
Si en 1953 à 27 ans Andrzej Wajda peut
presque librement réaliser son premier
long métrage Génération,
un jeune étudiant va intégrer
la prestigieuse Ecole de Lodz : Roman Polanski
(alors fasciné par le travail de Wajda).
Cette Ecole, dont sortiront (et sortent toujours
des cinéastes ambitieux) outre Roman
Polanski (Le couteau dans l’eau 1962),
Jerzy Skolimovski (Walkover 1965, Travail au
noir 1982, In America (à venir)), Krzysztof
Kieslowski (Le Personnel 1975, Le Hasard 1987,
Le Décalogue, La Double vie de Véronique
1991), Krzysztof Zanussi (Attrapez le voleur
1961, Personna non grata 2005) est fortement
influencée par les successives Nouvelles
Vagues (France, Grande-Bretagne) mais aussi
par le Néo-Réalisme italien. L’influence
d’Hollywood est très loin…
Nombreux cinéastes tourneront encore
en Pologne, certains en Europe (en France particulièrement),
d’autres aux États-Unis. Mais même
Roman Polanski à Hollywood sera marqué
par cette conception très européenne
du cinéma. Ce qui est considérable
est qu’ils auront pris le temps de transformer
durablement le cinéma polonais et auront
une influence internationale. Imposant cette
forme construite de considérations sociales,
de critique politique, s’intéressant
à la jeunesse et ses révoltes,
sans pour autant délaisser une exigence
artistique.
La chute du régime stalinien et l’importance
que prit la télévision dans le
traitement de la vie publique a paradoxalement
fragilisé le cinéma, entraînant
de fait un désengagement financier de
l’Etat et proposant un cinéma vidé
de son contenu artistique et politique.
Il faut attendre la fin des années 90
pour voir arriver de nouveaux cinéastes
: Jan Jakub Kolski (Jeannot le verseau 1993,
Pornographie 2005), Dorota Kedzierzawska ( Diably,
Diably 1991, Jestem 2005), Darius Gajewski (Warzawa
2003), Krzysztof Krauze (Salut Thérèse
2000), Przemyslaw Wojcieszek, (Tuez-les tous
2001, Plus fort que les bombes 2003, Perfect
Afternoon 2005) pour n’en citer que quelques
uns parmi ceux qui sont présents dans
les festivals internationaux et qui ont un franc
succès en Pologne. Ces cinéastes
de cette « nouvelle génération
» (dont beaucoup ont débuté
à la télévision) ont bien
sûr des styles artistiques différents
mais ce qui peut les réunir aujourd’hui
(en plus de leur jeune âge pour beaucoup),
est qu’ils n’embrassent pas l’Histoire,
mais travaillent en profondeur un sujet, et
donnent à voir une société
contemporaine comme peu de leurs aînés
ont fait. A l’image de P Wojcieszek, qui
a crée sa propre société
de production et de distribution, un esprit
libertaire influencé par d’autres
formes artistiques (rock, art contemporain)
fera certainement évoluer le cinéma
polonais.
Pleasant Days…
Tout comme la République Tchèque
et la Pologne, la Hongrie produit une vingtaine
de films par an. La comparaison avec les deux
autres pays ne s’arrête pas à
ce chiffre. Les Nouvelles Vagues des années
soixante ont eu un écho en Hongrie et
en retour une avant-garde, soucieuse d’inventer
ses formes, ses langages, son histoire, sortait
des frontières nationales pour rayonner
en Europe. Des cinéastes comme Miklós
Jancsó (Les Sans-espoirs 1965, Psaume
Rouge 1971, Rhapsodie Hongroise 1978), Marta
Metzaros (Holduvar 1968, Neuf mois 1976) entres
autres sont des références incontournables,
que ce soient les envolées cinématographiques
et plastiques du cinéma de Jancsó
ou les femmes dans la société
filmées par Marta Metzaros.
Au-delà de Miklós Jancsó
ou d’Istvan Szabo (L’Âge des
illusions 1964, Adorable Julia 2005) le film
Être dans destin de Lajos Koltai d’après
le récit de Imre Kertész (Prix
Nobel de littérature 2002) récemment
sorti en France nous rappelle que la question
de la mémoire et de la réalité
in-filmable des camps d’exterminations
est une préoccupation fondamentale du
cinéma hongrois.
Mais s’il est sans doute un cinéaste
qui affirme la richesse d’une cinéma
d’auteur (qui a du mal à trouver
sa place sur les écrans malgré
l’accueil des festivals) c’est bien
Bela Tarr (Le Nid Familial 1977, Damnation 2005)
ouvrier né en 1955 qui se lance dans
le cinéma à 22 ans et dont l’œuvre
unique constituée à ce jour de
12 films résonne comme celle d’un
grand cinéaste hongrois injustement méconnu
et diffusé. Bela Tarr est sans doute
le lien avec la jeune génération
hongroise. Il produit le film/opéra Johana
(2005) second long métrage de Kornel
Mundruczo (Pleasant Days 2004) et semble influencé
formellement Dealer (2005) de Benedek Fliegauff.
Ces derniers cinéastes cités,
rejoints par Ferenc Török (Place de
Moscou 2002, Szezon 2004), Hajdu ? (White Palms
2006), Ágnès Kocsis (Fresh Air
2006) constituent une génération
qui considère (comme leurs aînés)
l’idée d’un cinéma
artistiquement exigeant et préoccupé
par les incidences de l’Histoire en marche…
En Hongrie, tout comme en Pologne ou en République
Tchèque, ces jeunes cinéastes
sont la preuve d’une vitalité stimulante
du cinéma d’auteur…
10 septembre 2006