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Panorama Pays-Bas

"Le cinéma néerlandais ou le concubinage difficile entre commerce et art"
par Harry Bos

Le cinéma néerlandais n’est ni très connu ni totalement inconnu en France. Dans certains domaines, comme le documentaire et le cinéma d’animation, il jouit même d’une haute réputation, grâce à des réalisateurs phares tels que Johan van der Keuken et Paul Driessen. Parmi les réalisateurs de longs métrages de fiction, on note traditionnellement les noms d’Alex van Warmerdam et bien sûr de Paul Verhoeven – dont les films néerlandais sont aujourd’hui sujets à un véritable culte avec leur récente édition en DVD. La récente sélection à la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes du dernier film de Nanouk Leopold, Guernsey – film qui sortira en novembre et qui sera projeté pendant Cinessonne 2005 – montre que le talent existe aux Pays-Bas et que les professionnels français savent le reconnaître.

Pourtant, on ne peut pas dire que le cinéma de fiction néerlandais envahisse les écrans français. D’où vient donc cette absence ? A-t-elle une corrélation avec la situation aux Pays-Bas mêmes? En partie certainement car pendant des décennies, au moins jusqu’à la fin des années cinquante, la production de longs métrages néerlandais a été peu importante. A titre d’exemple : entre1934 et 1940, 37 longs métrages ont vu le jour aux Pays-Bas, contre 270 pendant la même période en Suède ! Le seul réalisateur néerlandais d’importance de cette époque est Joris Ivens, documentariste, rejoint après la guerre par Herman van der Horst et Bert Haanstra. Comme Ivens, Haanstra et Van der Horst ont une renommé internationale et leurs films sont régulièrement présentés à Cannes. Leurs films, des courts métrages documentaire est, de fait, le seul genre qui trouve alors grâce aux yeux du Ministère néerlandais de la culture, qui subventionne leur production.

A partir de 1958, cette situation change. Une Académie du Cinéma est établie à Amsterdam, permettant enfin aux jeunes cinéphiles néerlandais de se former au métier. Cette même année, deux longs métrages de fiction sortent dans les cinémas nationaux : Fanfare, le premier essai de fiction de Bert Haanstra et le très bergmanien Village au bord de la rivière de Fons Rademakers. Le premier film n’attire pas moins que 2,6 millions de spectateurs aux Pays-Bas, un record absolu pour l’époque. On commence enfin à croire à l’avenir du long métrage de fiction aux Pays-Bas. Pourtant, Haanstra revient après Fanfare au documentaire et réalise plusieurs longs métrages dont Alleman (Tous les hommes, 1963), portrait bon enfant du Néerlandais moyen qui attire 1,6 millions de spectateurs. A la même époque, un autre documentariste commence à réaliser ses premiers films : Johan van der Keuken. Beppie, Ben Webster, L’enfant aveugle, ce sont aussi des courts métrages comme ceux de Haanstra des années cinquante, mais il y a de très grandes différences entre les deux réalisateurs. Haanstra est désormais considéré comme le représentant du « cinéma de papa », alors que Van der Keuken, cinéaste engagé et expérimental, est l’enfant des années soixante, inspiré par la Nouvelle Vague française. Tout comme la nouvelle génération de cinéastes qui apparaît alors, la première avec le diplôme de l’Académie de Cinéma en poche. Frans Weisz, Wim Verstappen, Nicolai van der Heyde réalisent des premiers films intimistes, salués par la critique mais boudés par le public. Ce public vient par contre en masse lorsque ces mêmes cinéastes ET Paul Verhoeven - qui avait préféré des étudies scientifiques à l’Académie de cinéma - se mettent à réaliser des films grand public mêlant sexe et humour. Wim Verstappen signe ainsi avec son compère Pim de la Parra une dizaine de films dont le « scandaleux » Blue Movie (1971, 2,3 millions de spectateurs). Tous profitent de la rapide libération des moeurs qui permet aux films « sans tabous » d’être distribués dans le circuit régulier. Le point d’apogée est l’année 1973, où Turkish Délices de Verhoeven (3,3 millions de spectateurs, jusqu’à ce jour le plus grand succès du cinéma néerlandais) permet à la production nationale d’atteindre 21,1 % de parts de marché, un chiffre sans précédent.


En France, on retrouve un certain nombre de ces films du début des années soixante-dix, mais ils restent en général confinés au circuit pornographique. Wim Verstappen raconte même qu’on lui avait conseillé de ne pas aller voir une projection de son film Blue Movie en France car on avait rajouté des scènes pour augmenter sa valeur marchande dans ce secteur économique très florissant à l’époque. Seul Verhoeven et son Turkish Délices échappe à ce destin. Aujourd’hui, on considère ce film à grand succès, aussi bien aux Pays-Bas qu’en France, comme un chef d’oeuvre du cinéma néerlandais.

En 1974, un autre réalisateur important apparaît : Jos Stelling. Son premier film, Marieken de Nimèque, d’après une légende du Moyen-Âge et réalisé uniquement avec des acteurs non professionnels, est même programmé en compétition à Cannes. Cependant, ni Stelling, dont le très beau Rembrandt Fecit 1669 va ressortir en 2006 en France, ni d’autres réalisateurs néerlandais ne sont parvenus à réitérer cet exploit depuis. Il y en a pourtant qui voient leurs films distribués en France : Dick Maas – dont les thrillers L’ascenceur, Amsterdamned sont de grands succès commerciaux en France – Marleen Gorris et Alex van Warmerdam. Antonia et ses filles de Gorris (1995) et La robe de Alex van Warmerdam (1996), des films « art et essai », sont de jolis succès et attirent respectivement 150 000 et 75 000 spectateurs. Gorris gagne même l’Oscar du meilleur film étranger avec son Antonia, tout comme Mike van Diem avec Karakter (1997) et Fons Rademakers, dix ans auparavant, avec son avant-dernier film L’attentat (1986).

Le grand espoir en France est cependant Van Warmerdam. Réalisateur autodidacte qui avait déjà conquis la France en 1981 avec sa pièce de théâtre Regarde les hommes tomber, il possède un véritable univers – en général absurde – et il correspond parfaitement à l’image d’un auteur qu’affectionnent les français. Pourtant, tout comme Stelling avant lui, Van Warmerdam n’arrive pas à percer véritablement ici. Son Le p’tit Tony (1998) est un désastre critique et public et son dernier, Grimm (2003), n’atteint même pas les écrans français. L’impression prévaut que les succès du cinéma néerlandais en France restent sans lendemain. En même temps, la situation du long métrage de fiction aux Pays-Bas connaît d’importantes transformations. Le public néerlandais, après « l’age d’or » des années soixante-dix, semble bouder le produit national. Le creux de la vague est atteint en 1994, annus horribilis lorsque la part de marché du cinéma néerlandais descend jusqu’à… 0,8 %t ! De plus, depuis Verhoeven, les réalisateurs se plaignent des difficultés pour financer leurs films. Il est alors très difficile pour un cinéaste de fiction de construire une oeuvre aux Pays-Bas.

La réponse de la politique néerlandaise s’appellera « CV », un système d’abri fiscal instauré en 1998, permettant aux sociétés et aux particuliers d’investir dans des films. Aujourd’hui, le système n’existe plus, victime de son propre succès – et de ses abus – mais les 13,6 % de parts de marché pour le cinéma néerlandais en 2003 semble indiquer sa réussite. Davantage de films ont été mieux financés et le public a retrouvé le chemin de la production nationale. Mais les films ainsi réalisés sont en majorité « de famille » (en fait des films pour enfants), des films grand public qui ne s’exportent presque pas. Les films d’auteur – on sait que le marché européen concerne avant tout les films d’auteur – ont de plus en plus de mal à être réalisés. Une part de la responsabilité en incombe à la télévision publique, traditionnellement l’appui principal au financement du cinéma, qui se montre de plus en plus frileuse. On comprend dès lors que des réalisateurs de talent tels que Robert Jan Westdijk, auteur d’un premier film poignant et bouleversant Petite soeur (1995), réalise aujourd’hui des films purement commerciaux. Voilà donc la situation actuelle du cinéma de fiction aux Pays-Bas, une situation où art et commerce vivent un concubinage difficile au moment même où Verhoeven tourne son premier film aux Pays-Bas depuis vingt ans, Zwartboek (Livre noir). C’est un film sur la Deuxième Guerre mondiale, sujet de prédilection des cinéastes néerlandais et que Verhoeven lui-même a déjà traité à plusieurs reprises. Zwartboek résonne donc comme un double retour aux sources.

Dans le domaine du documentaire, où les besoins financiers sont moins importants, des réalisateurs néerlandais ont su construire leur oeuvre, aidés, il est vrai, par une tradition favorable à ce genre et par l’aide de la télévision publique. Des films de Van der Keuken – qui a toujours continué à travailler depuis les Pays-Bas, malgré ses liens très forts avec la France – mais aussi de Jos de Putter et Heddy Honigmann sont régulièrement présentés et distribués en France. Honigmann, réalisatrice d’origine péruvienne qui vit et travaille depuis vingt-cinq ans aux Pays-Bas et qui a réalisé quelques très beaux films dont Métal et Mélancolie (1993), à Lima, tourne même son deuxième documentaire à Paris actuellement. Pourtant, des carences sont apparues également dans ce domaine : les documentaires ont été de moins en moins distribués en salle, une situation encore renforcée par le fait que nombre entre eux ne disposent pas d’une copie en 35 mm car commandés par et pour la télévision.

DocuZone, une initiative du Fonds du cinéma néerlandais et des producteurs de films documentaires initiée en 2002, s’est voulue une réponse à ce problème. Une quinzaine de cinémas se sont engagés à diffuser chaque semaine le même film documentaire en vidéo. Aujourd’hui, le système existe dans sept autres pays européens, mais les Pays-Bas l’ont assoupli, le considérant trop rigoureux. Les résultats sont néanmoins là : depuis trois ans, le nombre de documentaires diffusés dans les salles a doublé et le nombre de spectateurs pour les documentaires a – un peu – augmenté. Un nouveau système, Cinéma Délicatessen, qui fonctionne depuis janvier 2005, donne plus de libertés aux exploitants quant au choix des oeuvres et des horaires de diffusion. Il y a un réalisateur dont on n’a pas encore parlé. Pourtant, depuis ce terrible mardi 2 novembre 2004, il a acquis une involontaire notoriété internationale posthume, alors qu’aucun de ses films n’est jamais sorti en France. Il s’agit bien évidemment de Theo van Gogh, assassiné en plein centre d’Amsterdam par un islamiste, qui n’avait pas supporté son court métrage provocateur Submission (2004). La provocation, c’était en effet l’image de marque de cet homme public, mais derrière le clown cynique et souvent violent se cachait un réalisateur talentueux et complexe avec quelques très bons films à son crédit dont Retour à Oegstgeest (1987) – d’après un roman de Jan Wolkers, l’auteur qui avait inspiré Verhoeven à Turkish Délices. En 2003, cet homme, qui fulmine contre les musulmans, réalise même ce qu’on peut définir comme son oeuvre la plus importante, Najib et Julia, série télévisée et plaidoyer pour l’amour multiculturelle.

Harry Bos
Institut Néerlandais

Le programme cinéma de l’Institut Néerlandais de l’automne 2005 donne une large place à la fiction et au documentaire. Tous les mois, dans le cadre du cinéclub, des fiction importantes sont présentées : Shouf shouf habibi d’Albert ter Heerdt (26 septembre), Simon de Eddy Terstall, (11 octobre), Blue Bird de Mijke de Jong (3 novembre) et Grimm, le dernier film d’Alex van Warmerdam (7 décembre). Le 25 octobre, l’Institut Néerlandais rend hommage au réalisateur /producteur Nico Crama, avec une sélection de ses courts métrages, et entre le 9 et le 12 novembre, la projection de quatre documentaires récents montre la diversité de la production néerlandaise d’aujourd’hui. Toutes les séances auront lieu au cinéma l’Archipel, 17 boulevard de Strasbourg, 75010 Paris.