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Panorama Belgique
"Le cinéma belge,
entre réel et magie" par Louis Héliot
Les historiens retiennent
généralement le premier long métrage de fiction
réalisé par André Delvaux (L’Homme
au crâne rasé, 1965) comme naissance du cinéma
moderne en Belgique. Si les pionniers du cinéma apparaissent
dès l’époque du muet (Alfred Machin avant
la première guerre mondiale, puis Charles Dekekeuleire
et Henri Storck à la fin des années 1920), le cinéma
belge de ces années-là se caractérise surtout
par le court métrage documentaire, artistique ou social.
Il existe bien des tentatives
de fiction dans les premiers temps du cinéma sonore, avec
du côté néerlandophone l’adaptation
de romans de terroir et du côté francophone des comédies
adaptées de pièces de théâtre populaires
(Le Mariage de Mademoiselle Beulemans). Comme l’a écrit
Storck, les cinéastes de cette première époque
avaient le désir de passer à la fiction, mais manquaient
de structures adéquates, de studios, de techniciens et
d’acteurs expérimentés pour le cinéma.
Ils ont donc réalisé des documentaires, non par
dépit, mais pour rendre compte de la réalité,
à l’instar de maîtres tel Flaherty ou affermir
le cinéma en tant qu’art, en développant un
cinéma d’avant-garde et de recherche visuelle. Longtemps,
le cinéma belge restera une expression d’artistes
et d’artisans, loin de toute velléité industrielle.
Après la deuxième
guerre mondiale, dans les accords du Plan Marshall, la Belgique
renonce à la production automobile et à la production
cinématographique. Pendant vingt ans, hormis quelques tentatives,
le cinéma sera du domaine de commandes d’Etat ou
d’organismes internationaux. Henri Storck réalise,
en 1951, son premier long métrage de fiction (qui est aussi
la première coproduction européenne) Le Banquet
des fraudeurs, en contournant presque une commande de la CECA
pour un court métrage documentaire à l’occasion
de la création du Bénélux.
Pendant près de quinze
ans, des artistes comme Storck, Edmond Bernhard et Paul Meyer
réaliseront leurs films par le biais de commandes émanant
du Ministère de l’Education ou de celui des Affaires
économiques et sociales. Toutefois, en réalisant
Déjà s’envole la fleur maigre en 1960, un
film extraordinaire proche du réalisme italien, Paul Meyer
ne satisfaisait pas à la commande d’un court métrage
documentaire montrant la bonne intégration des immigrés
italiens dans le Borinage. Le film n’a pu sortir sur les
écrans qu’en 1994.
A côté des ces
auteurs, le cinéma sert aussi d’expression à
d’artistes souvent surréalistes qui privilégient
la recherche artistique et la provocation comme Magritte, Marcel
Mariën et le groupe Cobra. Enfin, au pays de la bande dessinée,
le cinéma d’animation trouve de grands maîtres
comme Raoul Servais. Avec la création de la télévision
dans les années cinquante et des écoles de cinéma
(l’Institut des Arts de Diffusion en 1959 et l’INSAS
en 1963), se développe l’idée d’un cinéma
produit en Belgique. En 1965, quand André Delvaux réalise
son premier long métrage, il répond à l’initiative
de la télévision flamande qui souhaite adapter pour
l’écran (petit et grand) des romans flamands. Delvaux
choisit le roman de Johan Daisne, long monologue intérieur
d’un médecin légiste. L’Homme au crâne
rasé obtient le Grand Prix du Festival du jeune cinéma
de Hyères en 1966. Cette distinction française permet
au film de ressortir sur les écrans belges et d’être
apprécié. D’emblée, André Delvaux
développe un style personnel, empreint de « réalisme
magique », ce courant artistique qui privilégie ces
instants où rêve et réalité se confondent.
En 1967, la partie francophone du pays se dote d’une Commission
de Sélection afin d’aider la production cinématographique
et audiovisuelle, à l’instar du Centre national de
la cinématographie français. Ainsi se mettent en
place des structures officielles qui favorisent l’essor
d’une expression cinématographique nationale puis
communautaire, selon les évolutions constitutionnelles
qui aboutissent à la fédéralisation du pays
au début des années 1990.
Jusqu’au milieu des années 1980, , les cinéastes
reconnus à l’international restent longtemps André
Delvaux (1926-2002) Chantal Akerman et Marion Hänsel (nées
en 1950). Tous les réalisateurs sont aussi auteurs et producteurs
de leurs films. Cependant, le cinéma belge demeure artisanal
; chaque film est un prototype et la coproduction avec la France,
le plus souvent, mais aussi avec l’Italie et l’Allemagne
est indispensable. Dès lors, les rôles principaux
sont confiés à des acteurs et actrices français
ou européens. C’est pourquoi les génériques
des films d’André Delvaux réunissent Yves
Montand et Anouk Aimée (Un soir, un train – 1968),
Anna Karina, Bulle Ogier, Mathieu Carrière, Roger Van Hool
et Bobby Lapointe (Rendez-vous à Bray – Prix Louis
Delluc 1971), Fanny Ardant, Vittorio Gassman, Françoise
Fabian et Mathieu Carrière (Benvenuta – 1983) puis,
dans son dernier long métrage en 1988, Gian Maria Volonte,
Samy Frey, Marie- Christine Barrault, Jean Bouise et Philippe
Léotard (L’oeuvre au noir).
Le cinéma d’André Delvaux et celui de Marion
Hänsel reposent essentiellement sur l’adaptation d’oeuvres
littéraires : Suzanne Lilar, Julien Gracq, Marguerite Yourcenar
pour l’un ; Dominique Rolin, J.M. Coetzee (Dust, Lion d’argent
à Venise 1985), Yann Queffélec (Les noces barbares),
Mario Soldati, Nikos Kavvadias et Damon Galgut pour l’autre.
Si André Delvaux a parlé de son pays et développé
ses thèmes récurrents (la mort, l’amour impossible)
à travers un style quasi unique (le réalisme magique),
Marion Hänsel a tourné loin (Afrique du Sud, Baie
de Hong Kong), souvent en anglais, des drames qui sondent la violence
des rapports humains.
Chantal Akerman, quant à elle, développe une oeuvre
très personnelle, où la femme tient une place prépondérante
(et ses actrices fétiches, Delphine Seyrig ou Aurore Clément),
où la caméra se concentre sur les mouvements du
corps et les élans du coeur, non sans humour. Quand elle
adapte Proust (La Captive), elle essaie un exercice de style.
Pendant les années 70 et 80, le cinéma de fiction
francophone se distingue dans l’art et essai, où
chaque auteur trace sa voie (Jean-Jacques Andrien, Benoît
Lamy, Samy Pavel, Boris Lehman) tandis que le cinéma flamand
accepte plus facilement le cinéma de genre, sans toutefois
sacrifier le cinéma d’auteur (Robbe de Hert, Dominique
Deruddere, Harry Kümel, Eric de Kuyper, Marc Didden). D’autres,
comme Lydia Chagoll (née en 1931) et Frans Buyens (1924-2004)
se distinguent par une oeuvre très personnelle, qui mêle
des essais cinématographiques et des documentaires historiques,
en passant la frontière linguistique.
Au cours de ces années, la partie francophone crée
des « ateliers d’accueil » (le Centre Bruxellois
de l’Audiovisuel et son pendant liégeois Wallonie
Image Production) et des « ateliers de production »
pour développer le cinéma documentaire (Dérives,
l’atelier des frères Dardenne, reconnu dès
1977) ou le cinéma d’animation (Caméra Enfants
Admis à Liège et Graphoui à Bruxelles). Ces
structures typiquement belges ont favorisé la production
du documentaire de création et soutenu l’émergence
d’auteurs comme Manu Bonmariage, Thierry Michel, Richard
Olivier et Thierry Zéno, en complément de la télévision
publique.
On date généralement le renouveau du cinéma
belge en 1989, avec la nomination à l’Oscar du meilleur
film étranger du Maître de musique, premier long
métrage pour le cinéma réalisé par
Gérard Corbiau après une longue carrière
à la télévision. S’ensuit un essor
incroyable grâce à une nouvelle génération,
souvent issue des écoles de cinéma : Toto le héros
de Jaco Van Dormael (Caméra d’or 1991) et C’est
arrivé près de chez vous de Rémy Belvaux,
Benoît Poelvoorde et Bruno Bonzel (Prix très spécial
1992). Ces deux films ont ouvert une voie. C’est aussi le
moment où la production se professionnalise, où
le cinéma belge trouve lentement une forme d’industrialisation.
Emergent alors Jean-Philippe Toussaint (Monsieur, La Patinoire),
Alain Berliner (Ma vie en rose), Yvan Le Moine (Le Nain rouge),
Frédéric Fonteyne (Une liaison pornographique, La
Femme de Gilles) et Pierre-Paul Renders (Thomas est amoureux).
L’autre grand tournant est incontestablement La Promesse
de Jean-Pierre et Luc Dardenne, en 1996. Avec ce film, sélectionné
à la Quinzaine des Réalisateurs, les frères
Dardenne trouvent leur forme d’expression : une histoire
contemporaine, ancrée dans la région liégeoise,
interprétée par des acteurs belges, filmée
simplement, sans effets spéciaux, au plus près de
la vie, qui tend à l’universel. Ils ont découvert
des acteurs fabuleux : Jérémie Renier, Olivier Gourmet,
Emilie Dequenne, Fabrizio Rongione et Morgan Marinne. Les deux
palmes d’or qu’ils ont reçues (Rosetta en 1999
et L’Enfant en 2005) récompensent à la fois
des oeuvres fortes et denses et deux auteurs-réalisateurs-producteurs
singuliers.
Comme le cinéma belge ne se réduisait pas hier
au réalisme magique d’André Delvaux, il ne
peut aujourd’hui se laisser limiter au « cinéma
social » des frères Dardenne. Cette décennie
a vu apparaître des actrices belges de talent, telles Marie
Gillain et Natacha Régnier qui, comme les acteurs «
dardenniens », ont souvent interprété de grands
rôles pour des metteurs en scène français.
Ainsi, le public oublie leur nationalité. Le mouvement
s’est poursuivi dans les années 2000, à tel
point qu’il a fallu adapter les règles de financement
et en trouver de nouvelles, comme le fonds régional Wallimage
ou la mise en place au niveau fédéral du Tax Shelter
(crédit d’impôt pour les sociétés
privées qui investissent dans le cinéma). Ces mesures
ont eu des effets immédiats sur le volume de production
(qui a doublé en trois ans), sans formater ni uniformiser
les oeuvres produites. Le cinéma flamand, qui rencontre
massivement son public en Flandre, reste dominé par de
grands cinéastes (Derruddere, Coninx), se distingue souvent
dans le cinéma de genre (La Mémoire du tueur) ou
de grandes comédies, s’exporte peu. Cependant, la
nouvelle génération (Patrice Toye, Vincent Bal,
Dorothée Van der Berghe) propose des films proches du cinéma
des Dardenne et cherche à passer les frontières.
Ces derniers temps, des réalisateurs francophones osent,
à leur tour, se confronter au cinéma de genre comme
Vincent Lannoo (Strass, Ordinary Man), Harry Cleven (Trouble),
Fabrice du Welz (Calvaire). Mais de nouveaux auteurs comme Thomas
de Thier (Des plumes dans la tête), Olivier Smolders (Nuit
noire), Dominique Abel et Fiona Gordon (L’Iceberg) et Bouli
Lanners (Ultranova) démontrent aussi la richesse des expressions
cinématographiques possibles de ce pays, entre réel
et magie.
Le panorama proposé cet automne par le Festival Cinessonne
rend compte de cette diversité. Il ne peut certes pas présenter
tous les jeunes cinéastes mais il offre aux cinéphiles
franciliens des rencontres avec des réalisateurs, des producteurs
et des acteurs qui, tous, participent à ce dynamisme étonnant,
avec une rare humanité et simplicité.
Louis Héliot
Responsable du cinéma
du Centre Wallonie-Bruxelles à Paris
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