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Même
les plus sceptiques doivent se rendre à l’évidence
: après un grand sommeil, le cinéma allemand sort
de l’ombre. Des optimistes lui prédisent une belle
résurrection et quelques signes prometteurs sont au rendezvous.
Goodbye Lénin la fable sentimentale
de Wolfgang Becker n’a pas seulement attiré et
ému plus de 7 millions d’Allemands et livré
ainsi le plus grand succès des dix dernières années.
Le film a aussi rencontré son public à l’étranger.
En France où les films allemands se faisaient de plus
en plus rares on n’avait pas vu un tel engouement depuis
Les Ailes du désir de Wim Wenders.
Et la liste des bonnes nouvelles s’allonge. En 2004, l’Ours
d’Or au Festival de Berlin a été attribué
au film Head-on du germano-turc Fatih Akin, chose qui n’était
pas arrivé depuis 18 ans. A Cannes, après une
dizaine d’années d’absence, le cinéma
allemand retrouvait sa place dans la cour des grands, avec The
Edukators, du réalisateur autrichien Hans Weingartner,
chaleureusement accueilli en compétition.
D’où vient cette
embellie commerciale et artistique et pourquoi le succès
de quelques films allemands relance-t-il l’intérêt
des critiques étrangers endormis depuis la grande époque
des Fassbinder et autres Wenders ? Une dynamique est née,
la profession est sortie de l’autocritique permanente
et larmoyante. Elle affiche sa fierté de représenter
un cinéma national. Entre 1920 et 1930 la production
allemande des studios UFA à Berlin constituait une véritable
usine à rêves et à cauchemars, une sorte
d’Hollywood européen, influencé en partie
par l’expressionnisme et porté par des cinéastes
hors normes, visionnaires et avantgardistes comme Fritz Lang,
Friedrich Wilhelm Murnau, Georg Wilhelm Pabst, Carl Mayer et
Ernst Lubitsch.
À partir de 1933 le régime nazi poussa une grande
partie des réalisateurs et acteurs allemands à
s’exiler. Ceux-ci ont enrichi les cinémas européen
et américain. En Allemagne hitlérienne, la cinéaste
Leni Riefenstahl magnifiait les cérémonies nazies.
Après la guerre, la production cinématographique
se développa indépendamment en RDA à partir
de 1946, et en RFA, à partir de 1949. Seuls quelques
films réalisés par Konrad Wolf ( Le Ciel partagé
1964) se mirent à critiquer les réalités
du socialisme.
Dans l’Allemagne de l’Ouest règnaient dans
les années 50 les films purement commerciaux aux genres
parfaitement stéréotypés comme des opérettes
filmées, les « Heimatfilme » (idylle campagnarde
et patriotique) et des films de guerre.
La signature du manifeste d’Oberhausen en 1962 par vingt-six
jeunes cinéastes inspirés par la Nouvelle Vague
française sonnait le glas de ce « cinéma
de papa ». Comme le titre d’un film de Jean-Marie
Straub l’indique : les jeunes cinéastes n’étaient
« pas réconciliés » avec le passé.
De cette rage contre une société d’après-guerre
conservatrice, saturée, consumériste et amnésique
naissaient leurs préoccupations plus idéologiques
qu’esthétiques.
Dans la mouvance du « jeune cinéma allemand »
(1962-1984) émergeaient des réalisateurs majeurs
comme Wim Wenders, Werner Herzog, Volker Schlöndorff, Hans-Jürgen
Syberberg, Rudolf Thomé, Werner Schroeter et bien sûr
Rainer Werner Fassbinder. Plusieurs énergies s’exprimaient.
Mais c’est Fassbinder qui était le coeur, le centre
vibrant de ce « jeune » cinéma. Ses oeuvres
originales, subversives alternant émotion et raison exploraient
le fascisme ordinaire, l’aliénation féminine
et la marginalité. Fassbinder symbolisait une génération
sans pères. Comme ses collègues, il se sentait
sans patrie au sein même de son propre pays.
Depuis la mort de l’incandescent Fassbinder en 1982 et
le déclin artistique de Wenders perdu « Jusqu’au
bout du monde », le cinéma allemand végétait,
orphelin, moribond. Quelques grosses comédies grand public
renflouaient les caisses et grignotaient quelques parts du marché
au cinéma américain mais les « auteurs »
allemands étaient dispersés, en déroute,
découragés de prendre des risques et de se singulariser
dans un système de production et de subvention particulièrement
lourd. Pendant cette époque du divertissement triomphant
seulement quelques films d’auteurs originaux de Jan Schütte,
Sönke Worthman, Dani Levy ou Michael Klier, loin du formatage
imposé par les télévisions co-productrices,
voyaient la lumière du jour.
À l’image de cette Allemagne de l’Ouest d’après-guerre,
prospère mais hantée par les fantômes du
passé, crispée dans ses complexes et culpabilités,
le cinéma allemand des vingt dernières années
est de nouveau en quête d’identité. Si la
chute du mur a braqué les projecteurs du monde entier
sur le chantier humain de la réunification, le cinéma
allemand a pourtant longtemps tardé à s’intéresser
à ces bouleversements. Le public allemand, rongé
par la crise, s’est rué sur les comédies
balourdes livrant du divertissement calqué sur le modèle
hollywoodien, le plus loin possible de la réalité
sociale et économique. C’est dans de nombreux documentaires
que la richesse des points de vue sur les conséquences
réelles de la chute s’exprimait. Certains réalisateurs
issus des studios est-allemands DEFA comme Jürgen Böttcher
( Le Mur), Winfried Junge ( Jochen– un Golzower de Philadelphie),
Volker Koepp ( Uckermark) imposent un regard scrupuleux sur
les mutations d’une société entre socialisme
et capitalisme et suivent avec leurs caméras-témoins
le rapprochement lent et parfois douloureux des deux peuples
allemands.
Du côté de la fiction c’est au milieu des
années 90 qu’une nouvelle génération
de réalisateurs auteurs émerge enfin, puisant
leurs énergies et leurs histoires dans la nouvelle Allemagne
et sa capitale Berlin, ce véritable aimant multiculturel.
Petit à petit se formait une nouvelle bande de cinéastes
décomplexés et affranchis des pères encombrants
de la génération Wenders - Herzog - Fassbinder.
Cette jeune génération se cherche des nouveaux
repères éloignés des luttes idéologiques
du passé. Le nouvel essor des images allemandes est loin
encore de l’âge d’or des années vingt
et du succès international du cinéma allemand
des années 70-80 mais il est bien là.
Dans
ce climat morose le succès en 1998 de Cours,
Lola cours de Tom Tykwer marque un tournant. Sans se
soucier d’être particulièrement allemand
par son sujet il dégage la voie pour le cinéma
des jeunes turcs à Berlin, Hambourg et Munich. A côté
de Tykwer émerge d’autres talents très divers
comme Christian Petzold, Fatih Akin, Oskar Roehler, Romuald
Karmakar, Hans-Christian Schmid ou encore Wolfgang Becker. Quel
est alors le point commun de la nouvelle génération
de cinéastes allemands souvent formés dans les
écoles de cinéma à Berlin ou Munich ? Esthétiquement
la variété est grande, elle va du réalisme
presque documentaire filmé en DV comme dans Grill Point
de Andreas Dresen jusqu’à l’univers coloré
et onirique d’un Veit Helmer dans Tuvalu. Élevés
dans un climat post-idéologique les cinéastes
allemands de ce siècle évitent d’affronter
directement les problèmes de la société
allemande comme le faisaient leurs aînés avec un
certain moralisme. Ainsi la complexité du passage à
l’âge adulte est devenue presque un genre en soi
chez de jeunes réalisateurs prometteurs. L’adolescence
est au coeur du cinéma de Hans-Christian Schmid ( 23,
Crazy et Au loin, les lumières), mais aussi dans Bungalow
d’Ulrich Köhler et dans Voyage scolaire, de Henner
Winckler. Récemment Christoph Hochhäusler a livré
dans Le Bois lacté une version glaciale et cruelle d’un
conte de fées et The Edukators de Hans Weingartner tourne
gentiment en dérision les limites de l’engagement
idéaliste et la confrontation des jeunes avec les exsoixante-
huitards.
Tous ces jeunes héros modernes sont complexes, en perte
de certitudes, désoeuvrées. Comment se faire une
place dans le monde ? En somme ces cinéastes s’inscrivent
toujours dans les préoccupations du cinéma allemand
depuis les années 60 : la quête difficile d’une
identité - tant personnelle que nationale.
Cependant d’autres jeunes cinéastes, plus engagés
politiquement cherchent à se définir par rapport
à la génération précédente.
Oskar Roehler stylise dans L’Insaisissable la perdition
d’une romancière communiste dans la pure tradition
de Fassbinder et d’Alexander Kluge. D’autres cinéastes
actuels moins respectueux règlent leurs comptes plus
au moins violemment avec les « pères » issus
de ce « jeune cinéma allemand » (1962-1980).
Ils manifestent une fascination ou un ras-le-bol des «
années de plomb » - des années soixante-dix,
quand l’Allemagne, taraudée par le terrorisme d’extrême
gauche, ressemble pour certains à une « mère
blafarde ». Certains cinéastes de la nouvelle génération
née dans les années 60 se penchent plutôt
sur le mythe du terrorisme de la Fraction Armée Rouge
pour mieux saisir les fondements violents de la société
ouest-allemande d’aujourd’hui.
Christian Petzold décrit dans Contrôle d’identité
(2000) avec une distance juste et une délicatesse rare,
comment la fille d’un couple d’ex-terroristes en
fuite se libère du cadre étouffant de la surveillance
parentale. Le rapport à la révolte, à la
violence, à l’engagement et au terrorisme reste
au coeur des préoccupations des cinéastes allemands
parce qu’il reflète les contrastes, fissures et
cicatrices d’une nation en voie de « normalisation
». Les jeunes cinéastes continuent à se
pencher sur les forces qui déchirent et composent la
société allemande ils s’interrogent également
sur la place de la « nouvelle Allemagne ». Ainsi,
sous l’influence grandissante du documentaire et imprégné
d’une prise de conscience du glissement des frontières
Au loin, les lumières ( Lichter, 2003) de Hans-Christian
Schmid questionne concrètement les vertus de la tolérance,
de la curiosité.
À
l’époque, Wenders avait épuisé le
« rêve américain » des Allemands avec
Paris Texas marquant la fin d’une quête à
l’Ouest. Aujourd’hui des jeunes cinéastes
allemands rêvent autrement des États-Unis et surtout
découvrent l’Est inconnu. Se profile alors une
nouvelle ouverture d’esprit à ce qui vient d’ailleurs.
Un mouvement plus coloré, métissé et audacieux.
Dans ce sens, le mélodrame Head-on (
Gegen die Wand) de Fatih Akin est une autre belle promesse pour
le futur cinéma allemand. Car cette histoire de mariage
blanc entre des enfants d’immigrés turcs pleins
de fureur, de candeur et de sang respire une vitalité
brut de décoffrage dans la veine du cinéaste allemand
le plus marquant d’aprèsguerre : Fassbinder fut
déjà le coeur battant d’un cinéma
ouvert sur le monde et concerné par les failles de sa
propre identité nationale. Sa place n’est plus
à prendre. Mais la relève est en route.
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