Présentation de la programmation

Les gisements du Nord

Le cinéma nordique, pour le public français, c'est d'abord quelques noms prestigieux. Des noms qui s'exposent sur les devantures des salles art et essai et se dévoilent aux cérémonies de clôture des festivals internationaux - tels Lars von Trier (Palme d'or à Cannes avec Dancer in the Dark, 2000) et Aki Kaurismäki (Grand Prix du Jury à Cannes avec L'Homme sans passé, 2002) -; d'autres, plus anciens, tels Dreyer et Bergman, qui ont acquis les faveurs des cinéphiles du monde entier pour avoir marqué quelques- unes des plus belles pages de l'histoire du cinéma.
Pour le reste, le cinéma nordique est relativement peu représenté sur nos écrans, ce qui ne va pas sans a priori : il serait un cinéma froid, austère, cérébral.
C'est là, bien sûr, aller vite en besogne. Le cinéma nordique c'est avant tout cinq pays très différents de par leur histoire et leur géographie, des cinéastes qui s'affirment comme autant d'individualités, et un passé cinématographique glorieux, remontant aux premiers temps du cinéma.

Puissance des éléments
On a tendance à l'oublier mais au début du siècle, alors que le cinématographe n'en était qu'à ses premières armes, le Nord joua, dans le développement du septième art, un rôle important. C'est ainsi qu'en 1916, alors que la France et l'Allemagne étaient occupées à se battre, l'Ecole suédoise, en les personnes de Mauritz Stiller (1883-1928) et Victor Sjöström (1879-1960), fit son entrée sur la scène internationale. Les spectateurs sont alors fascinés par la force homérique qui se dégage de ces récits populaires, le plus souvent empruntés aux sagas de Selma Lagerlöf, narrés avec simplicité et profondeur et tournés dans des décors naturels mettant en scène les éléments - la mer (Terje vigen, 1916, Sjöström), la montagne (Les Proscrits, 1917, Sjöström), le grand froid (Le Trésor d'Arne, 1919, Stiller). Stiller mourra prématurément, après un échec à Hollywood, laissant cependant derrière lui une preuve éclatante de son passage : Greta Garbo, qu'il avait découverte en Suède, rendue célèbre et amenée aux Etats-Unis. Sjöström, quant à lui, passa un séjour remarqué en Amérique (le superbe Le vent en 1927). De retour dans son pays, il poursuivit une prolifique carrière d'acteur, avec pour dernier rôle celui d'Isak Borg dans Les Fraises Sauvages (1957) d'Ingmar Bergman. Quoi qu'il en soit, Stiller et Sjöström furent les premiers à rendre compte, à l'écran, des beautés majestueuses de leur pays et de leur profonde influence sur l'esprit nordique. C'est une réalité qui, aujourd'hui encore, continue d'infléchir le cinéma, surtout en Islande et dans les régions reculées de Norvège et de Finlande où les conditions de vie sont restées très rudes. Il y a dans le cinéma nordique une prédestination à capter la lumière, à filmer le flux et reflux de la mer, la présence sidérale des montagnes, une fascination pour cette force sombre, abrupte et glaciale qui s'abat chaque hiver sur le pays et se transforme en élan vital au printemps.

Inclinations mystiques
Précédant de quelques années la Suède, le Danemark développe, lui aussi, une importante industrie du cinéma - quant aux autres pays, leur retard s'explique en partie pour des raisons politiques : l'Islande resta une colonie danoise jusqu'en 1944, la Finlande sous domination russe jusqu'en 1920, la Norvège sous celle de la Suède jusqu'en 1905. La situation du Danemark est particulière. C'est le seul des pays scandinaves à entretenir avec le reste de l'Europe de profonds liens culturels. De plus, le paysage y est sans accident, le climat plus doux et la population, plus dense qu'ailleurs. Aussi le cinéma danois s'incarne-t-il, loin du caractère emporté de l'Ecole suédoise, dans des valeurs intimistes. La personnalité la plus distinguée, la plus généreuse, le réalisateur le plus éminemment éclairé de ce cinéma, c'est bien entendu Carl Theodor Dreyer (1889-1968), dont la carrière cosmopolite (il tourna en Allemagne, en Suède et en France) rencontra le passage du muet au parlant. La Passion de Jeanne d'Arc (1928), Jour de colère (1943), Ordet (1955), Gertrud (1964)… autant de chefs d'œuvres qui, à travers leur plastique visionnaire, tracent les portraits incomparables de femmes et d'hommes illuminés par une foi humaniste et confrontés au scepticisme impie des pharisiens de leur époque. Si le poids du protestantisme, sous la forme d'une morale sévère et rigide, a laissé de profondes traces et séquelles dans la pensée nordique (comme en témoigne le dernier film de Lars von Trier, Dogville, entièrement construit autour de l'idée de dévoiement), Dreyer y reconnaît, quant à lui, les signes d'une aspiration naturelle à la spiritualité.

Le cas Bergman
Force de la Nature, dureté des lois, intensité de la vie intérieure… Ainsi se dessinent les fondements culturels du cinéma nordique. Propices à la figuration d'un sentiment mystique chez Dreyer, ces motifs éveilleront au contraire l'angoisse chez Bergman (1918-), le plus célèbre des cinéastes nordiques à l'étranger. Marqué par une éducation puritaine (son père était pasteur, aumônier à la Cour de Suède), par le théâtre expressionniste de Strindberg et les courants existentialistes d'après guerre, pétri de psychanalyse, Bergman se distingue par des films libertaires dans lesquels explosent désirs et pulsions, phobies et névroses. Commençant à la Svenska Bio, le studio qui, vingt ans plus tôt, avait vu éclore les talents de Sjöström et Stiller, Bergman y assimile les techniques de production et perfectionne progressivement son art, abordant des genres très divers - Jeux d'été (1950), ode mélancolique à un premier amour, Monika (1953), portrait sulfureux d'une jeune femme affranchie, Le Septième Sceau (1957), fable moyenâgeuse mettant en scène la Mort, À travers le miroir (1961), exploration de l'univers sensible d'une femme gagnée par la folie… Vient ensuite la période expérimentale : le Silence (1963), Persona (1966), l'Heure du loup (1967), Cris et chuchotements (1973)… Tout en travaillant les mêmes thématiques, ces films se distinguent par des recherches plastiques et stylistiques qui achèveront de sacrer le suédois maître du Septième Art. Bergman a réalisé tant de films (plus d'une quarantaine), accompagnant le cinéma, l'innovant, pendant un demi-siècle de son histoire (il débute comme scénariste en 1944 et signe son dernier film, à ce jour, en 1982), qu'il a vampirisé, à lui tout seul, l'image du cinéma scandinave. Le public suédois ne s'identifia pourtant pas à son œuvre, et chez lui, il ne connut jamais véritablement le succès, si ce n'est au théâtre. Loin des tableaux populaires dépeints par Sjöström, des messages humanistes délivrés par Dreyer, le cinéma de Bergman, nourri de ses visions les plus personnelles, de ses souvenirs et expériences les plus intimes, est un cinéma ouvertement individualiste. L'existence y est reconsidérée à travers l'expérience d'un seul homme : l'artiste. C'est d'ailleurs une des raisons pour laquelle Bergman ouvrit aussi la voie au cinéma moderne. Avec les années 60, alors que de nombreux studios, symbole d'un âge d'or classique, périclitent, la notion " d'auteur " fait son chemin. Les cinéastes revendiquent les pleins pouvoirs dans l'exécution de leurs œuvres, font table rase du passé, et partent à la recherche de nouvelles formes de représentation.

La nouvelle donne des années 60
L'initiative d'une Nouvelle Vague reviendra à la Suède, sous la personne du cinéaste Bo Widerberg (1930-1997). En 1962, influencé par l'engagement de Godard en France et de Cassavetes aux Etats-Unis, il signe un ouvrage polémiste, Regards sur le cinéma suédois, qui tend à discréditer une production qu'il juge en totale fracture avec son époque et dans laquelle il ne manque pas d'inclure Bergman. Il tourne alors, en marge de tout système, sans argent et en équipe réduite, des films mettant principalement en scène le milieu ouvrier. Les flirts, l'apparition du rock'n'roll, la condition des filles-mères, la vie en usine, les travaux ménagers, l'alcoolisme et la difficulté d'échapper à sa classe… Ce sont Péché suédois (1962) et Le Quartier du corbeau (1964), deux films à l'invention formelle constante dans lesquels la caméra, légère et sensuelle, traque au quotidien les moindres signes d'une humanité déchue. Si les films de Widerberg, pour s'intéresser aux victimes anonymes de la société, sont souvent marqués de noirceur, il est difficile en revanche de ne pas être ébloui par ces corps, ces gestes, ces visages qui s'incarnent si gracieusement à l'écran. Cette vitalité rayonne dans Amour 65 (1965), confession à peine voilée du cinéaste. Faisant appel à Ben Carruthers, l'interprète de Shadows (Cassavetes, 1959), citant Godard (la fameuse formule " le travelling est affaire de morale "), Widerberg stigmatise, le temps d'une aventure passionnelle, l'état d'incertitude créatrice dans lequel se trouve un cinéaste. Cette capacité à capter la sensualité des êtres, dans une époque de libéralisation des mœurs, sera en définitive le trait qui distinguera le jeune cinéma suédois des autres Nouvelles vagues qui s'épanouissent alors un peu partout - en Tchécoslovaquie avec Forman et Nemec, en Pologne avec Polanski et Skolimovski, en Angleterre, avec Reisz et Richardson, au Japon avec Oshima… Elle s'exprime chez des cinéastes tels que Vilgot Sjöman (Je suis curieuse, 1968) ou le finlandais Jörn Donner (Aimer, 1964).

Une génération de francs-tireurs
L'euphorie des années 60, avec ses idéaux communautaires, ses mouvements contestataires et ses recherches figuratives, retombe rapidement. Si le règne des studios est bel et bien fini, celui de la télévision tend à le remplacer. De manière à maintenir leur production nationale, les pays nordiques mettent en place des structures d'aide à la création. À l'exemple de l'Institut du film suédois (1963), la Fondation du film finlandais (1970), celle pour le film norvégien (1970), l'Institut du film danois (1972), le Fond pour le film islandais (1979) sont créés. Un organisme pannordique, le Fond nordique pour le cinéma, vient, en 1989, renforcer leurs efforts. Ainsi, progressivement, le cinéma s'achemine-t-il vers une nouvelle forme d'économie, toujours en vigueur à ce jour. Les réalisateurs, soumis à un système de subventions et tributaires des télévisions, sont amenés à tourner moins souvent et à passer plus de temps à la préparation de leurs films. La spontanéité " nouvelle vague ", avec son lot d'expérimentations et de naïvetés, disparaît au profit d'une narration plus construite, d'une facture plus maîtrisée mais aussi plus classique. Si de très bons films marquent, ici et là, cette période (Les Emigrants du suédois Jan Troel en 1972, Les Huit balles meurtrières du finlandais Mikko Niskanen en 1972, Un rire sous la neige du danois Henning Carlsen en 1978, l'Héritage de la norvégienne Anja Breien en 1979), le cinéma nordique peine à se singulariser de l'ensemble de la production mondiale. Cette crise achève de redessiner le paysage cinématographique. Il faudra désormais chercher sur les chemins de traverse les signes d'un renouveau artistique. C'est ainsi qu'en Norvège et en Finlande essentiellement, loin des deux bastions historiques du cinéma nordique que sont la Suède et le Danemark, des réalisateurs élaborent en totale indépendance, de façon confidentielle et parfois artisanale, un cinéma éminemment personnel. Le plus connu d'entre eux est aujourd'hui le finlandais Aki Kaurismäki qui, depuis plus de vingt ans, façonne un cinéma à préoccupation sociale, caustique et rigoureux, émaillé de références au rock'n'roll et à la cinéphilie… Mais il en existe bien d'autres encore. C'est le cas notamment du norvégien Knut Erik Jensen, des finlandais Markhu Lehmuskallio et Pirjo Honkasalo, du danois Erik Clausen. Leurs films, à travers une plastique exigeante, témoignent d'une réalité jusqu'ici absente du cinéma nordique : les profonds liens culturels qui unissent les régions septentrionales à la Russie, le voisinage longtemps menaçant de l'U.R.S.S., les conditions de vie des minorités laponnes et nenetes, la situation actuelle de la classe moyenne... Le regain d'intérêt qui se fait sentir aujourd'hui pour le cinéma nordique, suite aux succès du provocant et impérieux Lars von Trier (Breaking the waves, en 1996, les Idiots en 1998, Dancer in the Dark en 2000) et de sa charte Dogme en faveur d'une plus grande " pureté " du cinéma, pourrait bien sortir tous ces francs-tireurs de l'ombre. C'est ainsi que Dagur Kari (Noi Albinoi, 2002), le plus singulier des jeunes cinéastes nordiques, a accepté pour son deuxième film de relever le défi lancé par le mentor danois : tourner en décor naturel, avec des acteurs non confirmés et des moyens réduits. Kari nous vient d'un territoire quasi vierge de tout cinéma, l'Islande. Preuve que les grands espaces du Nord sont encore loin d'avoir révélé tous leurs secrets…

Pascal Sennequier
Rédacteur à la revue Positif et au Quotidien du Festival du Cinéma Nordique (Rouen),
doctorant en cinéma à l'université Paris 1