L'histoire du cinéma
espagnol est celle d'un long malentendu, qui dure encore plus
longtemps que la dictature franquiste (1939-1975). Cette histoire
a été déterminante pour le regard de plusieurs
générations qui, par adhésion ou par refus
ont tenté soit d'oublier soit de mythifier la période
républicaine (1931-1939) puisque pendant la guerre civile
36-39 la production cinématographique s'est poursuivie
et ensuite, l'uvre artistique et culturelle accomplie durant
ces 35 années sera appréciée de façon
variée selon l'attitude adoptée face au pouvoir.
Cette dualité des points de vue s'est prolongée
jusqu'à l'instant où quelques personnes nées
après une longue période d'après-guerre commencent
à faire du cinéma et à parler de lui (le
rationnement dure jusqu'en 1952, les prix contrôlés
jusqu'en 1958). Pour cette génération, ce qui a
été réalisé par Edgar Neville, Ladislao
Vajda, Rafael Gil ou Juan Antonio Bardem peut être désormais
jugé selon une autre perspective que celle de sa filiation
politique.
Aujourd'hui nous savons, par exemple, que le film espagnol qui
montre le mieux la misère hallucinante dans laquelle vivait
Madrid à la fin des années 40 est Lopez, aventurero
urbano (Lopez aventurier urbain, 1952, premier long métrage
de la phalangiste Ana Mariscal qui montre une ville peuplée
de quelques aristocrates et des milliers de nécessiteux.
Et c'est la même Mariscal qui quelques années plus
tard, en 1957, fait la première analyse d'un film d'une
qualité discutable, mais très intéressant,
Con la vida hicieron fuego,(Ils firent du feu avec la vie, qui
parle de la désillusion de ceux qui appuyèrent Franco
en rêvant d'une révolution fasciste et qui découvrirent
qu'ils avaient appuyé de fait une contre-révolution
chrétienne et conservatrice.
Passer en revue le passé permet de le réviser et
de révéler combien qu'Edgar Neville garantissait
avec talent la continuité d'une tradition populiste aristocratique
en jumelant dans Torre de los siete jorobados (La Tour des sept
bossus, 1944, expressionnisme et saynète madrilène,
ou que Ladislao Vajda est le narrateur le plus compétent
et imaginatif que cette industrie a eu à une époque
où il a manqué ce type d'assurance: la compétence
et l'imagination. Tío Jacinto (Oncle Jacinto 1956), Carne
de horca (Promis à l'échafaud, 1953), ou Marcelino
pan y vino (Marcelino, pain et vin 1954), ce sont des oeuvres
maîtresses et des oeuvres mineures comme Septima página
(Septième page, 1950) qui obligent à penser ce qu'un
artiste accommodant comme Vajda aurait donné dans un contexte
libéral plus favorable. Et parlant de liberté, il
n'est pas interdit de rappeler que le cinéma espagnol a
évolué dans un contexte très défavorable.
Pendant la République la production
a été toujours dans des mains très conservatrices
et ceci s'est traduit par un grand éloge de l'univers
rural et de l'Andalousie des seigneurs par Florián Rey,
Nobleza baturra (Noblesse des gens d'Aragon, 1935), Morena clara
(Brune claire 1936), jusqu'à l'instant où Filmófono,
a mis au point, avec l'aide de Luis Buñuel, une structure
industrielle destinée à produire un autre type
de ciné populaire.
Après la guerre, jusqu'en 1943-1945, le phalangisme a
tenté d'imposer son idéologie politique, En el
infierno (En enfer,1942), Rojo y negro (Rouge et noir, 1942),
Raza (Race,1942), où prime l'endoctrinement politique
sur celui de principes moraux, mais la défaite de l'Axe
fait que Franco, prudent, vide de tout contenu l'appareil fasciste
et délègue à l'église le contrôle
du ministère de l'Enseignement et de la censure.
Quelques comédies, Ella, él y sus millones (Elle,
lui et ses millions,1944), El fantasma y doña Juanita
(Le Fantôme de doña Juanita,1944), Un Enredo de
familia (Quiproquos familial,1943), font preuve de génie
et témoigne d'une certaine normalisation de l'industrie
du cinéma. Quelques mélodrames, comme Malvaloca
(1942 ), marqués par de fortes connotations masochistes
et traversés par un sentiment de culpabilité omniprésent,
ou El Clavo (Le Clou, 1944), histoire d'une passion impossible
ayant un soubassement nécrophile, se font remarquer dans
l'inquiétant contexte des années 1939-1945.
Entre 1945-1955, la ligne du cinéma officiel sera celle
qu'on appelle le "National catholicisme", c'est-à-dire,
une revendication patriotique de la religion comme fondement
de l'âme de l' Espagne. La Fe (La Foi, 1947), devient
le titre emblématique d'un courent très fort mais
qui a beaucoup de variétés: Ùltimos de
Filipinas (Les Derniers de Philipines, 1945) apporte une retouche
de nostalgie impériale, La Guerra de Dios (Le Guerre
de Dieu, 1953), la préoccupation sociale, Cerca de la
ciudad (Près de la ville, 1952), une pincée de
néoréalisme. Mais, encore et d'un point de vu
catholique, il y a d'autres façons d'aborder des sujets.
Celui de Vida en sombras (Une vie dans l'ombre, 1948)c'est l'histoire
d'un croyant qui se considère, avec le franquisme comme
perdant. Dans Cielo negro (Ciel noir,1951), les classes populaires
survivent au milieu d'un mirage fait d'espérances- terrestres
ou célestes - que la réalité détruit
sans pitié.
Si jusqu'en 1939 l'essentiel de la production cinématographique
d'Espagne était repartie entre Barcelone et Madrid, avec
la victoire du Général Franco la capitale catalane
perd de son poids et surtout tout son poids politique. La production
locale, plus modeste, loin des privilèges des aides officielles,
se spécialise dans des genres populaires: cinéma
policier, Apartado de correos 1001 (Boîte postale 1001,
1950), Criminal (Criminel, 1950), Distrito quinto ( District
5, 1957), le mélodrame familial, La Familia Vila (Le
Famille Vila, 1950), ou la transposition cinématographique
de spectacles religieux fait par des fanatisés - El Judas
(Judas,1952). Comme dans l'immédiate après-guerre,
Barcelone joue la carte de la revue, de la comédie musicale
produites à bas coût.
L'éclosion des deux grandes figures du cinéma
d'opposition s'est manifestée avec Esa pareja feliz (1951)
son premier long métrage, de Luis García Berlanga,
et de Juan Antonio Bardem. C'est à partir d'eux et au
tour d'eux s'organise une tout autre vision de l'histoire du
cinéma espagnol considéré comme une lente
conquête de la liberté.
Sans doute ¡Bienvenido Mister Marshall ! (Bienvenue Mr
Marshall, 1952) ou Calle Mayor (Grand'Rue,1956), sont des repères
essentiels pour de telles analyses, qui trouvaient les bases
idéologiques dans les conclusions du célèbre
Colloque de Salamanque (1955), un rassemblement qui voulait
servir à refondre le système cinématographique
espagnol selon les critères modernes.
Le cinéma d'un pays ne se fait pas seulement qu'avec
de bons films ou grâce à l'uvre de ces cinéastes
avec lesquels nous sympathisons. Surcos
. (Sillons, 1951
), Los Ojos dejan huellas (Les Yeux laissent trace,1952), "
Historia de la radio" (1955), "Los Peces rojos"
(Les Poissons rouges, 1955), Cuerda de presos (Prisonniers enchaînés
,1955), sont des uvres de réalisateurs qui croient
ou ont cru dans le franquisme mais ce sont néanmoins
de bons films et avec de très intéressants portraits,
parfois indirects, parfois humoristiques, de l'accablante réalité
quotidienne dans laquelle vivaient les espagnols.
La réalité est que le cinéma espagnol produit
chaque année une variété significative
des titres jusqu'au début des années 60, jusqu'à
l'instant ou il commence à perdre progressivement son
rôle de loisir populaire, qu'il est supplanté par
la TV et les sorties en Seat 600 et connaît une baisse
aussi dû à l'intellectualisation de ses films les
plus intéressants1965, soit les films de la voie du nouveau
réalisme de Madrid - La Caza (La Chasse), Nueve cartas
a Berta (9 lettres pour Berta, 1965), soit les films de ceux
qui ont fait le pari du symbolique de l'école que l'on
a appelé Escuela de Barcelona . Les grandes entreprises
de productions espagnoles - Cifesa, Suevia, etc. - vécurent
leurs crises dans ces années-là
en laissant
place à un panorama de co-productions - les célèbres
spaghetti-western - et cédant à la totale domination
du cinéma américain. L'Espagne vivra ensuite,
pendant deux décennies, du talent de quelques cinéastes
isolés - Saura, Erice, Portabella, Chávarri, Esteva,
Gutierrez-Aragón, Zulueta, etc. - aventuriers sans industrie,
jusqu'au début des années 90 où le reflux
de la si vantée movida (brève période d'allégresse
débridée qui suivra la chute du Franquisme ) s'impliquait
la réconciliation du jeune public avec le cinéma
espagnol dans des mains comme celles d'Almodovar, Amenabar,
Bajo Ulloa, Medem ou Trueba, protagonistes d'une fragile récupération
artistique et industrielle du cinéma espagnol.
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