Durant les années 80/90,
le cinéma britannique a vécu une série
de crises et de renaissances, que la prodigieuse réussite
internationale de quelques films a dissimulée.
Souvenez-vous
de Quatre Mariages et un Enterrement (Mike Newell, 1994)
et de sa 'suite', Notting Hill (Roger Mitchell, 1999), tous
deux écrits par Richard Curtiss et qui permettent
à Hugh Grant de séduire Andy McDowell, puis
Julia Roberts. Sans oublier les hilarantes relations du
couple Jamie Lee Curtiss/John Cleese dans A Fish Called
Wanda (Charles Crichton, 1988). Certes, le cinéma
'mid-atlantic', mi-anglais, mi-américain, existe
depuis longtemps ; mais il s'est considérablement
développé ces dernières années.
Shakespeare lui-même n'échappe pas à
cette pratique : les films de Kenneth Branagh n'existeraient
pas sans Hollywood ; quant à Shakespeare in Love
(John Madden, 1999) aimable comédie couverte d'Oscars,
son succès fut fêté à parts égales
des deux côtés de l'Atlantique...
Dans le même
temps, la Grande-Bretagne a vécu une crise économique
et sociale d'une grande ampleur, dont certains aspects ont
nourri les scénarios de films, tels Riff Raff (1991)
et Raining Stones (1993) de Ken Loach, High Hopes (1988)
ou Naked (1993) de Mike Leigh. Mais là encore, la
production nord-américaine est présente, par
exemple dans The Full Monty (1997) de Peter Cattaneo ou
dans Brassed Off/Les Virtuoses (1996) de Mark Herman.
Il faut savoir
qu'en Grande-Bretagne, la production cinématographique
a presque toujours été fragile et que le public
s'est habitué - et depuis longtemps ! - à
ne voir au cinéma, presqu'uniquement des films en
provenance des Etats-Unis. De nos jours, comme dans les
années 20, la présence hollywoodienne sur
le marché cinématographique britannique (renforcée
récemment par la prolifération des multiplexes)
est de l'ordre de 80 à 90 %. Et la plupart du temps,
l'Anglais moyen ne voit des films britanniques (et européens)
qu'à la télévision.
Le cinéma
britannique (qui a pourtant compté dans ses rangs
des cinéastes du calibre d'Alfred Hitchcock; Michael
Powell ou David Lean) est souvent accusé, en Grande-Bretagne
même, d'être 'parochial', c'est à dire
étriqué, trop préoccupé par
des thèmes qui ne concernent que les seuls Anglais.
A ce particularisme est volontiers opposé 'l'universalité'
du cinéma nord-américain. Mais si l'on veut
bien s'interroger sur le succès des films 'Made in
England', il n'est pas difficile de constater que, un peu
partout dans le monde, le public attend d'un film anglais
... qu'il soit anglais.
C'est ce qu'avait
compris le producteur Michael Balcon avec ses célébrissimes
comédies 'Ealing' des années 50 (avec notamment
Alec Guinness) qui firent le tour du monde. Succès
qu'a voulu ressusciter le producteur David Puttnam dans
les années 80, avec Chariots of Fire (Hugh Hudson,
1981) ou Local Hero (Bill Forsyth, 1983). Et c'est ce qui
a fait la réussite récente de The Full Monty,
Brassed Off ou de Billy Elliot (Stephen Daldry, 2000) qui
ont en commun d'exporter un peu partout une 'image anglaise'
teintée d'humour, facilement identifiable et 'acceptable'.
(Par opposition à certains films signés Leigh,
Loach, ou Frears, souvent bien plus 'dérangeants'.)
Une bonne part
des professionnels de la cinématographie britannique
est fascinée par le 'modèle' nord-américain
: pour eux, Los Angeles est plus près de Londres
que Munich ou Paris. Toutefois, certains producteurs, tentés
par les aides financières conçues à
Bruxelles, se tournent vers des films 'européens'
: en résulte souvent ce qu'on appelle l'europudding,
terme qui en résume bien le caractère indigeste.
Mais le pire n'est pas toujours sûr : c'est grâce
à des financements venus d'Europe (notamment d'Allemagne,
de France, des Pays-Bas) qu'un Ken Loach, un Peter Greenaway,
une Lynne Ramsay peuvent 'boucler' leurs budgets !
Si l'industrie
cinématographique britannique reste fragile, la télévision
est plutôt florissante. D'où un slogan provocateur
: " Le cinéma britannique est bien vivant...
à la télévision ! "
C'est à
BBC-TV que se sont formés, dans les années
60, les cinéastes qui ont animé le cinéma
britannique et anglo-américain : John Schlesinger,
Richard Lester, Jack Gold, Peter Watkins, Kenneth Loach
ou Ken Russell et plus tard Stephen Frears, Michael Apted,
Alan Clarke, Roland Joffé ou Mike Leigh pour ne citer
qu'eux. Plus tard encore, débute à la télévision
une équipe promise à un beau succès
cinématographique : les Monty Python.
Avec Channel
4 - chaine privée à vocation de service public
créée en 1982 - la télévision
n'est plus seulement un vivier où le cinéma
pêche des talents : Channel Four Films s'oriente résolument
vers la production et la co-production cinématographique.
Le sigle Channel 4 se retrouve sur nombre de films marquants
de cette période : Another Time, Another Place (Michael
Radford, 1982), The Draughtsman's Contract (Peter Greenaway,
1982), Meantime (Mike Leigh, 1983), etc.
En 1985, My
Beautiful Laundrette, (écrit par Hanif Kureishi,
réalisé par Stephen Frears), 'petit film fauché'
tourné en 16 mm. pour la télévision,
est accueilli avec succès au Festival du Film d'Edimbourg.
Ses producteurs obtiennent le droit de l'exploiter au cinéma
avant sa diffusion à l'antenne. Il fait le tour du
monde et lance une mode : après lui, de nombreux
films dénonceront la crise sociale en pratiquant
l'humour noir.
Le succès
de Channel 4 sera tel que BBC, qui avait longtemps ignoré
le grand écran, s'est dotée à son tour
d'une filiale spécialisée 'cinéma'.
Aujourd'hui, la plupart des films britanniques ont, à
leur générique, la mention de l'une ou l'autre
de ces sociétés. Bien entendu, l'intervention
de la télévision dans le domaine cinématographique
n'a pas que des avantages : là comme ailleurs, la
pression que les responsables de programmes exercent sur
les films co-produits, conduit souvent à un formatage
du type 'feel good movie' .
L'éditorialiste
de la très sérieuse revue Sight & Sound
écrivait récemment : ' Les échos qui
nous parviennent du secteur de la production cinématographique
au Royaume-Uni suggèrent qu'actuellement personne
n'est prêt à financer quoi que ce soit de courageux.
Nous vivons une période de conformisme gouvernée
par la crainte et par un insipide système de management
presse-bouton...' Une dernière phrase apporte une
lueur d'espoir : 'Ce sont peut-être les conditions
idéales pour l'émergence d'une nouvelle vague.'
Ph. P.
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